lundi 30 novembre 2015

AURACAN Interview

Entretien avec Béatrice Tillier

"Jean Dufaux sait, ou sent ce que je vais faire de telle ou telle scène, et de mon côté, je comprends ce qu'il attend."

Plus de 20 ans après Sioban, premier tome de la série dessiné par Rosinski, Béatrice Tillier entame avec Tête noire le troisième cycle de Complainte des Landes perdues placé sous le signe des sorcières. La dessinatrice y retrouve le scénariste Jean Dufaux avec lequel elle avait déjà signé Le Bois des Vierges.

Résultat, un album ensorcelant, au dessin somptueux et qui, tout en en livrant les origines, relance habilement cette sombre légende mythologique. Si la sensibilité de Béatrice Tillier est perceptible sur chaque case, elle l'est tout autant quand elle répond à nos questions.
Comment avez-vous abordé votre participation à la Complainte des Landes perdues ?
Béatrice Tillier : Nous avions commencé à planifier cela avec Jean Dufaux. Grzegorz Rosinski, dessinateur du cycle de Sioban était d'accord et Philippe Delaby, qui travaillait alors sur le cycle des Guerriers du pardon, avait également un avis positif. J'aimais beaucoup l'univers de la série, avec des lieux, des couleurs que j'affectionne. Les ambiances qu'il était possible de développer me séduisaient également ainsi que la possibilité de mettre en avant de nombreux personnages, et de beaux personnages féminins. La motivation et l'enthousiasme étaient donc évidemment et fortement au rendez-vous !

Vous évoquez les personnages, or Tête noire repose totalement sur ceux-ci. Jean Dufaux en creuse la psychologie. Leur création a-t-elle nécessité un important travail préparatoire ?
Oui, j'ai effectué une grosse recherche dès le départ, pour définir graphiquement leur caractère. Je me voyais alors plus comme une directrice de casting que comme une dessinatrice (rires) ! Quel acteur ou actrice aurait pu endosser tel ou tel rôle ? Donner vie à ses différentes facettes ? À partir de là, je pouvais m'inspirer de gens, de photos, et puis les dessiner. À force de les dessiner je me les suis appropriés, sans perdre de vue que ces personnages devraient vivre et évoluer tout au long de l'album et, à plus long terme, du cycle des Sorcières.

Votre collaboration avec Jean Dufaux est-elle différente de l'époque du Bois des Vierges ?
Nous avons réalisé trois tomes ensemble et il y a une sorte d'alchimie qui s'est développée au niveau du travail. Je pense que Jean sait, ou sent ce que je vais faire de telle ou telle scène, et de mon côté je comprends ce qu'il attend. La confiance s'est installée entre nous, et on avance plus vite ! Personnellement ça me permet de me sentir plus libre, et surtout de travailler plus sereinement. Oui... je dirais que pour moi cette sérénité est vraiment appréciable.

Un des éléments qui frappe sur vos planches de Tête noire est votre souci du détail. On peut s'attarder sur telle planche ou telle case, on le sent omniprésent...
Pour moi, c'est une condition de crédibilité. On raconte des choses insensées, on est dans le fantastique, et si on veut que le lecteur accroche, et rentre dans l'histoire sans se poser de question, on doit pourtant viser au plus de réalisme possible, à construire quelque chose de solide. On peut comparer ça à un film. La distribution pourrait être la plus prestigieuse possible, si les costumes ne sont pas à la hauteur ou si les décors sont visiblement en carton-pâte, le public ne pourra pas y adhérer complètement. Je m'attache à ce que tout soit détaillé, qu'il n'y ait pas de faux-semblant... C'est, par exemple, important que chaque famille ait ses propres armoiries, et que celles-ci soient en rapport avec ses racines, son histoire... Prenez une série télé comme Game of Thrones, tout y est extrêmement soigné. On y croise des monstres, des dragons... mais on y croit, car tout cet arrière-plan est très détaillé.

Vous remerciez d'ailleurs Sandrine Schwoehrer, une costumière, en début d'album...
Comme le cycle des Sorcières précède, chronologiquement, celui dessiné par Philippe Delaby, je voulais, logiquement, traduire cela dans les costumes. Donc il y a un mélange de costumes médiévaux, mérovingiens, vikings... mais ma costumière savait où chercher et trouver des éléments un peu plus précis. Il est important de savoir à quoi certaines choses servaient et surtout comment elles fonctionnaient. Et à partir de là, il est plus facile d'inventer... et de se détacher, dans une certaine mesure, de la réalité historique.
Le contraste entre le dessin de Rosinski et celui de Philippe Delaby était très marqué, or le vôtre s'inscrit plus dans la continuité de ce dernier...
Il y a plusieurs raisons à cela. Il y a une question de génération, d'une part, et, d'autre part, un aspect technique. Quand Rosinski a réalisé le cycle de Sioban, il était impossible de reproduire correctement des effets d'aquarelle. Quand Philippe a entamé Les Chevaliers du Pardon, la technique avait évolué énormément et c'était devenu une possibilité. Je continue donc dans cette voie, et je suis attachée à cette forme de continuité. Je peux également vous annoncer que les couleurs des quatre albums de Sioban vont être complètement retravaillées. Imaginons que Rosinski aborde Complainte des Landes perdues aujourd'hui, au vu de ces récents travaux, il le ferait sans doute en couleurs directes...

Avez-vous modifié votre technique pour Tête noire ?
J'ai essayé d'encrer plus finement. Quant à la couleur, j'ai préféré cette fois l'aquarelle aux encres. J'avais envie de revenir à cette technique dans laquelle tant de choses peuvent se créer entre l'eau et le papier. Et puis je trouve que son usage se conjugue bien aux atmosphères humides des lieux et pays représentés.
Nous avons évoqué plusieurs fois Philippe Delaby. Jean Dufaux, en interview, nous disait au sujet de Sill Valt et de la disparition de Philippe, qu'il s'agissait de l'album et du moment le plus douloureux de sa carrière. Vous travailliez déjà, à l'époque, sur Tête noire . Comment avez-vous vécu ce moment ?
Ca a été vraiment difficile, à la fois sur le moment et après. Je travaillais avec ses albums à côté de moi, et c'était dur, l'absence et pourtant, cette présence symbolique. Je n'avais plus son avis sur les planches et l'album qui était en train de se faire... Et petit à petit, en avançant, l'idée de faire de Tête noire un bouquin à la hauteur de ce que, lui, aurait pu en faire s'est imposée. J'espère que le résultat s'en approche...

Le tome 2, Inferno, est annoncé au dos de l'album. Sorcières se limitera-t-il à un diptyque ?
Non, il s'agira, comme les précédents, d'un cycle de 4 albums. Mais Jean disposait du titre du deuxième tome et pas encore de celui des suivants au moment du bouclage de  la maquette, voilà pourquoi seul ce titre est précisé.

Un de vos confrères nous disait, en interview, que l'on ne dessine bien que ce que l'on aime bien. Souscrivez-bous à cette affirmation ?
Bien sûr. Dessiner représente un plaisir égoïste. La première personne à en profiter, c''est soi-même. Dans le dessin, il y a l'envie, le besoin d'aboutir à un résultat, de faire sortir quelque chose. Et si cela doit devenir une contrainte, à mon sens, ça ne peut pas fonctionner, et on ne peut pas arriver à quelque chose de bien.