lundi 7 septembre 2015

Interview Jean Dufaux


Jean Dufaux : "Dans la BD franco-belge, la relève des scénaristes est en France, plus en Belgique."

Ancien président du jury pour le Prix Raymond Leblanc, Jean Dufaux avait assisté à la consécration de la lauréate de cette année, Aude Mermilliod. Heureux de constater que la vocation se perpétue auprès des plus jeunes, l’auteur s’interroge toutefois sur le manque de nouveaux talents belges et le manque de synergie dans le métier de la BD en Belgique. Entre réflexion et évocation de son actualité, le scénariste de "Murena" nous livre son point de vue sur l’évolution de son medium.

Jean Dufaux : "Dans la BD franco-belge, la relève des scénaristes est en France, plus en Belgique."
Que pensez-vous des initiatives telles que le Prix Raymond Leblanc ?
Je crois que c’est indispensable et d’ailleurs, c’est pour cela que j’avais accepté il y a quatre-cinq ans d’être le président du jury de ce prix. Cette année, le président du jury n’est autre que Jose Luis Munuera. C’est un auteur que je connais bien car je travaille avec lui sur la série Sortilèges. Jose Luis est espagnol, c’est une bonne chose parce que ça montre que le prix s’ouvre... Le Prix Raymond Leblanc est indispensable mais ce que je regrette, et je me le suis fait confirmer, c’est que cette année encore, il y a très peu d’auteurs belges parmi les sélectionnés et j’ai même l’impression qu’il n’y a plus eu de lauréats belges depuis très longtemps. Cela confirme ce que je dis depuis longtemps : nous devons faire attention, contrairement à ce que l’on dit parfois, il y a un éparpillement des forces en Belgique au sujet de la bande dessinée. Il faut être prudent.
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Medina - L’intégrale
Elghorri & Dufaux (c) Le Lombard
À quoi est-ce dû selon vous ?
Il ne faut pas perdre de vue que le métier d’auteur de BD est à l’image des autres métiers artistiques : il est devenu très difficile de vivre correctement de son travail, ce qui explique aussi les revendications des intermittents du spectacle en France. C’est aux autorités politiques et culturelles d’aider les auteurs car ils ne rencontrent pas tout de suite le succès. Il faut dès lors qu’ils aient de quoi assurer financièrement. Mais l’argument ne tient pas parce que c’est la même difficulté partout ailleurs. Si nous prenons le cas de la France, il y a de plus en plus d’auteurs qui se font connaitre mondialement. Ce n’est pas le cas en Belgique. Est-ce un problème d’enseignement ? Un manque de volonté culturelle ? Est-ce que le message est mal passé de génération en génération ? Est-ce un problème de transmission ? En ce qui me concerne, j’en parle parfois avec Jean Van Hamme et nous constatons qu’il y a très peu jeunes scénaristes belges qui se lancent dans le métier et prennent la relève. La relève au niveau scénaristique se fait en France et pas en Belgique.
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Complainte des Landes perdues - Premier cycle
Rosinski & Dufaux (c) Dargaud
Vous avez publié récemment l’intégrale de Medina et vous préparez la publication du troisième cycle de La Complainte des landes perdues. Pourriez-vous nous parler de ces deux séries ?
C’est à nouveau les mêmes thèmes : l’ouverture, l’international. Des auteurs qui ne sont pas belges. Cela me frappe que, des années 1980 aux début des années 2000, j’ai travaillé avec 80% de dessinateurs belges. Depuis le début du nouveau millénaire, mes collaborations se font plus avec des auteurs, soit français, soit italiens, espagnols, chinois ou américains et c’est tout de même assez étrange quelque part, surtout en parlant d’ici, de Bruxelles.
Yacine Elghorri est un auteur français qui m’avait été présenté par Le Lombard. Il a un style puissant, très fort, pas facile d’accès. Comme tous les gens qui ont un style prononcé, c’est plus difficile à faire passer auprès du grand public. Mais c’est ce que j’aime aussi, j’aime les défis, j’aime les entreprises commerciales et les aventures, artistiques difficiles, plus ardues. J’étais très heureux de cette collaboration. Je pense que Yacine Elghorri est un auteur qui a un univers graphique, il doit maintenant trouver des projets qui peuvent le soutenir, mais ce ne sera pas facile.
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Complainte des Landes perdues - Second cycle
Le dernier album du deuxième arc de ce classique de la BD franco-belge. C’est aussi le dernier album dessiné par Philippe Delaby. L’auteur nous a quitté 28 janvier 2014. Jérémy Petiqueux, ami et ancien élève du Grand Prix Saint Michel 2011 prendra la relève sur cet album afin d’en terminer la partie graphique.
Delaby, Jérémy & Dufaux (c) Dargaud
Béatrice Tillier est une auteure française, encore (rires) ! Je l’ai découverte avec la série Fée et tendres automatesque j’ai beaucoup aimé. La précision du style qui caractérise le dessin de Béatrice Tillier m’apporte toujours beaucoup de plaisir et de joie. Elle dessine le troisième cycle de La Complainte, qui sera un arc un peu plus poétique, moins sec. Elle m’a confié qu’elle avait beaucoup aimé la première partie de cette BD avec Grzegorz Rosinski quand elle était plus jeune. Un : ça me donne un coup de vieux. Deux : c’est quand même une belle aventure qui, tout comme Djinn, s’étale sur des dizaines d’années et il faut tenir. Nous sommes maintenant dans des générations qui ont plus de mal à suivre des aventures et des récits qui s’étalent sur autant d’années, donc je pense qu’il faut raccourcir les récits. Mais la Complaintequi va suivre est le dernier cycle de toute façon, c’est ce qui était prévu à l’origine.
Chaque cycle de La Complainte des Landes perduesa été dessiné par des auteurs différents : la première histoire a été réalisé avec Grzegorz Rosinski et la seconde avec le regretté Philippe Delaby. Est-ce que le changement de dessinateur était une idée prévue dès le départ ?
Oui, c’était une idée de départ, comme Tom Cruise l’a fait pour la franchise Mission Impossible en demandant à des cinéastes différents de réaliser chaque épisode. Mais, le problème n’était pas le changement de dessinateur, la difficulté était de choisir des auteurs de force et de taille à s’imposer, à tenir le rang à côté de Rosinski. Le défi fut admirablement relevé par Philippe Delaby, j’espère qu’il en sera de même avec Béatrice Tillier.
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Complainte des Landes perdues - Troisième cycle
Tillier & Dufaux (c) Dargaud
Parution prévue le 30/10/2015
Quel regard portez-vous sur le métier d’auteur de BD ?
En plus de trente ans de carrière, je dois dire que j’ai eu beaucoup de chance avec mes éditeurs car mes collaborations ont été pour la plupart fructueuses. La chose la plus importante pour un auteur, c’est sa liberté. Sans liberté,… vous connaissez la suite.
J’ai eu une grande période d’à peu près quinze ans chez Glénat et j’ai eu une seconde période de quinze ans passé chez Dargaud, Dupuis et au Lombard. Aujourd’hui, je suis dans une nouvelle phase de ma vie professionnelle, une dernière tranche de vie de création et j’ai conservé ma liberté de m’exprimer dans mes projets commerciaux et dans mes projets plus ardus. C’est quelque chose que je dois reconnaître.
Je reste optimiste. Si vendre du papier est devenu plus difficile, le métier s’est en contrepartie élargi à d’autres moyens d’expression. Surtout pour moi, en ce qui concerne la liberté d’expression, c’est l’ouverture sur le monde qui m’a le plus frappé. Il y a une ouverture vers les autres cultures. Aujourd’hui, c’est tellement plus facile d’approcher des auteurs américains, coréens, italiens ou espagnols. De se contacter directement, d’échanger nos points de vue, d’échanger nos cultures et d’essayer de créer quelque chose à partir de là me rend très optimiste parce qu’à partir de là, nous devenons tous frères dans la création et que l’on soit black, jaune, bleu (n’oublions pas les Schtroumpfs...), on peut échanger nos impressions et nos cultures et cela va donner des crossovers passionnants.
Vous vous voyez faire ce métier encore combien de temps ?
La réponse est très simple, cher monsieur : jusqu’à ma mort.
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Meutes
Olivier Boiscommun et Jean Dufaux revisitent le mythe du loup-garou.
Boiscommun & Dufaux (c) Glénat.
Parution prévue le 7/10/2015