mardi 30 décembre 2014

Auracan.com : Entretien avec Jean Dufaux

«C’est lors d’un voyage en Écosse que la carte des Landes perdues m’est apparue…»

Jean Dufaux  a, depuis 30 ans, imposé un véritable style d’écriture à travers de très nombreux scénarios. Cette fin d’année a vu paraître le très attendu Sill Valt, un album qui clôture le deuxième cycle de Complainte des landes perdues, marqué par la disparition de Philippe Delaby. Mais aussi, quasi simultanément, le douzième tome de Djinnet une somptueuse intégrale de Loup de pluie, le tout sous label Dargaud. Trois albums qui peuvent s’aborder comme trois facettes de l’inspiration d’un même scénariste. De quoi justifier une interview de l'auteur.

Vous êtes un scénariste prolifique, mais 3 publications, coup sur coup chez un même éditeur, c’est plutôt rare non ?
Ce sont surtout les hasards de la programmation éditoriale. Parfois, j’ai terminé un album depuis plus d’un an avant qu’il ne soit publié… Cela dépend aussi de la rythmique du dessinateur. Ici, vu les circonstances, Complainte des landes perdues a demandé plus de temps, Loup de pluie existait mais est réédité sous forme d’intégrale, et Djinn est venu s’y ajouter…

Sill Valt clôture le cycle des chevaliers du pardon de Complainte des landes perdues. Philippe Delaby est décédé pendant sa réalisation… Comment avez-vous traversé cela ?
Il s’agit certainement de l’album et du moment le plus douloureux de ma carrière. Notre relation était une relation d’amitié, plus qu’une relation entre un dessinateur et un scénariste, vieille de plus de 15 ans. Philippe était très fier de sa participation à la série, et des 33 planches réalisées sur Sill Valt. Plus je regarde la couverture, plus je me dis que c’est lui, tant il s’y est investi… Jeremy a eu le cran, l’énorme courage, de terminer l’album avec force et beauté. Je crois que l’on parlera de ce cycle comme du cycle Delaby. Initialement, la fin de l’album devait comporter plus d’action, nous avons fait le choix, avec Jeremy, de la rendre plus intime, plus mélancolique.

Que va devenir Murena ?
Murena va suivre son chemin. Je crois que Philippe aurait été désolé de son arrêt. J’ai beaucoup réfléchi avant de prendre cette décision. Theo Caneshi, le dessinateur du Pape terrible en reprendra le dessin. Je commencerai l’écriture du prochain Murena courant 2015. J’aurais été incapable d’écrire une ligne de Murena plus tôt…
À travers votre importante bibliographie, on constate qu’une dimension fantastique, même ténue, représente presque une constante, déclinée sous différentes formes, comme la fantasy pour la Complainte
Pour moi, une série comme Complainte des landes perdues ne relève pas de la fantasy. Je parlerais plutôt de légende mythologique. Quand j’ai commencé son écriture, j’avais plutôt en tête quelque chose avoisinant Le trône de ferComplainte des landes perdues, c’est la tragédie d’un pays, d’une famille, dans lequel bien et mal se confondent. L’amour est au cœur du mal, le mal est au cœur de l’amour. Il est d’autant plus difficile d’y combattre un ennemi, car on n’y est jamais certain de l’issue d’un combat. Au départ, J’imaginais la Complainte comme un diptyque. C’est lors d’un voyage en Écosse avec Rosinski que, d’une certaine manière, la carte des Landes perdues m’est apparue… L’Irlande et l’Écosse ont nourri la série. Le dernier cycle, où il sera question de l’origine du mal, sera dessiné par mon amie Béatrice Tillier. Il comportera 4 albums, dont un est déjà  terminé.

Djinn se décline, elle aussi, en différents cycles. Aviez-vous une vision complète de la série au départ, ou l’avez-vous également développée progressivement ?
Pour Djinn, dès le départ, j’avais envie de jouer avec le temps, avec différentes époques. Le fait qu’un passé pèse sur le présent du héros n’est pas une forme de narration neuve. Le passé porte son lot de blessures, de fractures. Il y a aussi un déplacement, l’Afrique, l’Orient, l’Inde… Je voyais la série développée sur 12 tomes, elle devrait finalement en compter 13, la matière le permet. Vous savez, je pense que quand on tient une bonne histoire, l’arc narratif principal en nourrit d’autres. J’y vois la preuve que l’intrigue fonctionne, et pour moi il s’agit d’une forme de sincérité envers le récit.

Vous avez évoqué votre amitié envers Philippe Delaby, envers Béatrice Tillier. Au début de Djinn, vous évoquiez Anna Mirallès comme LA dessinatrice qui s’imposait. Vous mettez ces partenariats au premier plan…
Évidemment ! Quand on prévoit un long récit, une longue collaboration, il est normal que l’on recherche une forme d’harmonie. C’est bien plus qu’une collaboration ou un partenariat, car généralement, je constate que la personne en question est à la hauteur de son talent, et on construit une véritable amitié. Je ne me souviens pas, dans ce cadre, avoir connu de déception au niveau humain.
L’édition de Loup de pluie, dessiné par Pellejero, sous forme d’intégrale en très grand format, constitue un objet exceptionnel. On comprend qu’un dessinateur soit sensible à ce type de mise en valeur de son travail. Qu’en est-il pour son scénariste ?
Mais le scénariste y est sensible aussi ! Je suis un amoureux des livres, je vis entouré de plus de 2 000 bouquins, et je suis évidemment sensible à la beauté de cet objet ! Je trouve cette intégrale particulièrement belle, en BD, dans une histoire, le dessin est intimement lié au scénario. Je suis également très heureux d’avoir rencontré Bertrand Tavernier, qui en signe la préface. Il a une énorme connaissance du western et ce fut un plaisir de discuter longuement avec lui. Je crois que Loup de pluie méritait cet écrin-là et l’éditeur a effectué un travail remarquable. Il s’agit d’une très belle surprise.

Votre bibliographie compte plus de 200 albums, vous avez plus de 30 ans de carrière. Existe-t’il un genre, un thème que vous n’avez pas abordé et auquel vous aimeriez vous attacher ?
C’est difficile de répondre à ça. Parfois il me semble avoir tout écrit… Mon envie, actuellement, serait plutôt de me diriger vers des histoires en un volume, de 80 ou 90 pages, plutôt que vers de longues séries qui vous occupent 10, 15 ou 20 ans. Mais je vois mon œuvre comme une mosaïque dont chaque pièce occupe une place précise et répond aux autres. Des pièces doivent encore s’y ajouter et elles suivront leur cours.